Wero ne cherche pas seulement à ajouter un bouton de plus sur les sites marchands. Son objectif est plus ambitieux : proposer en Europe une alternative directe aux réseaux de cartes bancaires comme Visa et Mastercard, ainsi qu’aux services comme PayPal.
Après avoir déployé le virement entre particuliers, le projet soutenu par les banques européennes passe à une nouvelle étape. Transférer de l’argent à un proche était une évolution pratique ; s’imposer face aux habitudes bien ancrées des consommateurs et des commerçants représente un défi beaucoup plus complexe.
Pourquoi les banques européennes se sont unies
L’histoire de Wero démarre avec un constat simple : dans la zone euro, plus de 60 % des paiements par carte passent par des réseaux américains, entraînant chaque année plusieurs milliards d’euros de frais payés hors d’Europe. Pour garder la maîtrise de leurs infrastructures de paiement, plusieurs grandes banques ont décidé de réagir.
En 2020, elles ont créé la société EPI (European Payments Initiative), dirigée par Martina Weimert. Lancé au départ par 16 établissements fondateurs — dont BNP Paribas, le Groupe BPCE, Crédit Agricole, Société Générale ou Deutsche Bank —, ce regroupement compte aujourd’hui 25 membres, banques et commerçants confondus. Leur but : bâtir un réseau de paiement autonome, capable de faire circuler l’argent directement d’un compte bancaire à un autre.
La première étape : le virement entre proches
Pour se faire connaître et créer l’usage, Wero a commencé par le paiement entre particuliers. Lors de son lancement à l’automne 2024 en France, en Allemagne et en Belgique, la solution ne s’est pas développée à partir de rien : elle a remplacé des services locaux déjà adoptés, comme Paylib en France ou Payconiq en Belgique.
Cette intégration directe dans les applications des banques a permis de toucher immédiatement des millions de personnes. En un an, Wero a réuni près de 60 millions d’utilisateurs enregistrés en Europe, dont 48 millions en France. Le service a ainsi dépassé les 100 millions de transactions entre particuliers, pour un total de plus de 7,5 milliards d’euros échangés. Des partenariats avec d’autres systèmes européens (comme Bizum en Espagne ou Bancomat en Italie) visent désormais un réseau de 130 millions d’utilisateurs dans 13 pays.
Le vrai test : l’arrivée chez les commerçants
Mais le virement entre amis n’était qu’un point de départ. L’enjeu économique majeur se situe du côté des achats chez les commerçants.
Techniquement, Wero s’appuie sur le virement instantané (SEPA Instant) : l’argent passe directement du compte de l’acheteur à celui du vendeur en moins de dix secondes, 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7.
Pour les e-commerçants, le premier intérêt est financier. Aujourd’hui, accepter une carte bancaire ou un paiement PayPal leur coûte entre 0,9 % et plus de 2,5 % par transaction. Wero propose des frais nettement plus bas (autour de 0,1 % à 0,3 % selon les accords). Pour les grandes enseignes, l’économie peut se chiffrer en millions d’euros par an, avec un avantage supplémentaire : l’argent arrive immédiatement sur leur compte professionnel, sans le délai habituel d’un ou deux jours propre aux cartes.
Les obstacles sur le terrain
Sur le terrain, la transition ne se fera pas automatiquement. Si le passage de Paylib à Wero s’est fait de manière transparente pour les utilisateurs, payer un achat en ligne demande une démarche volontaire.
De grands acteurs ont déjà commencé ou planifié l’intégration de Wero, comme le Groupe BPCE (avec l’École du Ski Français), Orange, Decathlon, Air France, E.Leclerc, Lidl, Veepee ou encore la Fnac Darty pour début 2027.
Cependant, plusieurs difficultés subsistent :
L’habitude du geste : sur ordinateur, valider un achat avec Wero nécessite de scanner un QR code avec son téléphone pour confirmer le virement dans son application bancaire. C’est plus long que la saisie automatique d’une carte.
La protection des achats : contrairement à la carte ou à PayPal, le virement est irrévocable. En cas de colis non livré ou de litige, aucun mécanisme automatique de remboursement n’est intégré au virement.
La sécurité : la fraude par piège ou usurpation d’identité reste un point de vigilance majeur pour les virements instantanés.
En parallèle, le cadre réglementaire européen évolue rapidement : le virement instantané est désormais obligatoirement gratuit pour les particuliers, et les banques doivent vérifier la correspondance entre le nom et le numéro de compte (IBAN) avant de valider l’envoi.
Ce qui se joue pour la suite
D’ici 2026 et 2027, le prochain grand chantier de Wero sera le paiement en magasin physique, directement en caisse via le sans-contact (NFC) ou un QR code. La solution entrera alors en concurrence directe avec Apple Pay et Google Pay.
Wero ne va pas remplacer la carte bancaire du jour au lendemain. Mais en créant un canal direct entre comptes bancaires européens, le projet cherche à redonner aux acteurs locaux la maîtrise de leurs paiements. Son succès ne se mesurera pas au nombre d’inscrits, mais à la fréquence réelle avec laquelle les consommateurs choisiront ce bouton au moment de payer.